« Ni père ni mère », Ivan Jablonka

Ivan Jablonka
Ni père ni mère
Histoire des enfants de l’assistance publique (1874-1939)
Seuil, 367 pages.

Ivan Jablonka_Ni Pere Ni Mere

 

« Pauvres enfants, ils sont bien seuls,
le dimanche quand ils sortent, ils sont
contents d’avoir où aller… » (P.100)

 

 

 

 

Alors que la Grande Guerre se poursuit encore et que les soldats tombent des deux côtés du Rhin, les parlementaires français décident de voter les 27 juillet et 22 octobre 1917 les premières lois visant à venir en aide aux enfants des poilus morts au champ d’honneur. Les « Pupilles de la nation » devaient pouvoir compter sur une solidarité et une sollicitude exemplaires du pays ; et c’est dans le cadre du témoignage de cette affection nationale qu’une plume de la Revue philanthropique s’est sentie obligée de faire cette remarque résumant sans doute les mentalités et les préjugés de l’époque : « Que les services publics existants soient utilisés au profit des orphelins de la guerre, en différenciant ces enfants des pupilles de l’Assistance ». (P.129) Cette distinction fondée sur une opposition arbitraire et bien peu généreuse entre les pupilles de l’État et les pupilles de la Nation résume peut-être, à elle seule, le triste sort qu’ont connu les enfants de l’Assistance publique du XIXe siècle jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale, voire au-delà. Le thème de l’enfant coupable ou de l’enfant corrompu par les agissements de ses parents défaillants a été un cliché à peine croyable dans l’imaginaire collectif et, pourtant, il faudra se résoudre à en tenir compte pour comprendre qu’elle a été le rôle de l’Assistance publique et des familles d’accueil auprès des enfants pupilles de l’État ! Inscrivant leurs actions sous l’égide du célèbre triptyque de la République « Liberté, Egalité, fraternité », les responsables politiques et les acteurs de l’Assistance publique n’ont jamais été en mesure de dépasser et de corriger l’image négative accolée comme une étiquette indélébile aux enfants Pupilles de l’Etat ! C’est certainement en ce sens qu’il faut interpréter cette remarque lucide de Ivan Jablonka : « Ce livre retrace l’histoire d’une réhabilitation manquée, celle qu’avait rêvée, après les révolutionnaires, la Troisième République triomphante. ». (P.26)

En effet, ce cliché caricatural a largement influencé, par exemple, la politique éducative et pédagogique de l’Assistance publique désireuse de placer les « accidentés de la naissance » loin de Paris, lieu par excellence du péché et de la lubricité. Une prise en charge loin de la capitale était alors susceptible de leur fournir un cadre pour survivre, vivre, grandir, recevoir une éducation et s’insérer tant bien que mal dans la société. C’est seulement à la campagne et dans les fermes en particulier que les pupilles de l’État pouvaient saisir la chance de laver l’impureté de leur origine, en essayant d’oublier leurs mauvais parents ; et c’est encore en restant sagement dans les fermes et en province qu’ils avaient une chance de trouver une planche de salut ! À aucun moment, les études au-delà du certificat d’études ne semblent avoir été considérées par le législateur comme des outils susceptibles d’aider le jeune pupille à prendre confiance en lui, à s’épanouir et à sortir d’un avenir par avance limité aux frontières d’une ferme ou d’un village ! Alimenter la méfiance plutôt que de cultiver la confiance ! La prévention plutôt que l’éducation ! Tels ont été finalement les principes éthiques et juridiques de l’action de l’Assistance publique auprès de ses jeunes « protégés » ! Et si, comme l’écrit Ivan Jablonka « les enfants de l’Assistance publique représentent donc les grands oubliés de la démocratisation scolaire » (P.187) n’est-ce pas, là encore, en raison des soupçons de moralité quasi maladifs que les adultes nourrissaient en permanence à leur endroit !

Ce cliché de l’enfant à l’hérédité moralement chargée explique en outre, sans les justifier, les « ratés » de l’Administration toujours plus prompte à condamner « les parents indignes lorsqu’ils sont citadins que lorsqu’ils sont établis à la campagne ». (P. 115) Ces « ratés » sont au moins au nombre de deux : le premier concerne les mauvais traitements subis par les enfants pupilles. Les abus en tout genre et les discriminations quotidiennes sont certes reconnus mais, très curieusement, les délits sexuels ne semblaient pas vraiment appartenir, aux yeux par l’Assistance publique, au registre des mauvais traitements ! Comment faut-il interpréter cette largesse d’esprit et cette « tolérance » en matière de moeurs sexuelles plus que douteuses à la campagne ? Combien de jeunes pupilles ont été ainsi suspectés d’actes répréhensibles qu’ils finiraient de toute façon par commettre avant d’être reconnus comme des êtres vulnérables subissant de mauvais traitements dans une trop grande indifférence ?

Le deuxième « raté » concerne la légendaire politique « du secret » de l’Assistance publique, longtemps obnubilée par l’idée qu’il fallait coûte que coûte éloigner l’enfant abandonné de ses parents défaillants ! Lorsque les pupilles seront enfin capables entre les deux guerres et juste après 1945 de se réunir en différentes associations pour défendre leurs droits et leur dignité, ils commenceront tout naturellement par dénoncer cette omerta qui s’est abattue durant des lustres sur les origines familiales du pupille de l’État !

Ce cliché de l’enfant condamné avant de pouvoir grandir et trouver sa place dans la société permet enfin de se faire une idée assez juste des sentiments de colère, voire de rage, que les Pupilles de l’État ont pu ressentir dans leur famille d’accueil, à l’école, à l’armée, dans leur village, dans leur profession, dans la société, dans leur pays, etc. Isolés et sans défense dans leur solitude, marginalisés dans un environnement « familial » et administratif qui n’attendait pour ainsi dire rien d’eux ou si peu, ils ont subi un manque d’intérêt de la part de l’Administration, de leur famille et de leurs employeurs ; tous étant manifestement incapables d’imaginer un avenir prometteur à ces êtres en devenir à la recherche de leur racine, de leur identité et d’une place dans la société ! À cet égard, l’attitude des pupilles de l’État durant la seconde guerre mondiale auprès de l’occupant est révélatrice de leur amertume abyssale à l’égard de l’Assistance publique. « Les pupilles, écrit ainsi Ivan Jablonka, semblent peu sensibles à la propagande vichyste, qui flatte pourtant la vision irénique et agrarienne perpétuée par l’Assistance publique. Il reste qu’on les retrouve souvent du côté des Allemands et de leurs supplétifs français ». (P.254) Quelques lignes plus loin, l’historien ajoute : « Anonymes, (…) certains pupilles de l’Assistance publique ont fait montre pendant la guerre d’une singulière rancœur à l’égard de la France et des Français, comme si la défaite leur permettait de venger l’humiliation subie. ».

Certes, le tableau des actions de l’Assistance publique n’est pas tout noir ; dans certains domaines comme dans celui de la santé, par exemple, ses actions méritent d’êtres saluées. Dès les premiers progrès significatifs de la médecine, l’Assistance publique a encouragé dans les campagnes le recours à de nouvelles politiques de l’hygiène visant à réduire en particulier le taux élevé de mortalité parmi les enfants abandonnés en bas âge et placés chez des nourrices. Au début du XXe siècle, ce taux de mortalité infantile ne dépassait plus celui des enfants élevés dans leur milieu familial « naturel ». Ceci dit, la lecture du livre de Ivan Jablonka provoque des sentiments de tristesse dans la mesure où les pupilles de l’État, sans doute trop résignés, n’ont jamais réussi semble-t-il à se libérer de « l’emprise » de l’Assistance publique. À cet égard, l’apparition des associations des anciens pupilles n’est pas tant la conséquence d’une lutte pour une reconnaissance de leur dignité que le résultat d’une évolution spectaculaire des familles et des mœurs depuis 1945. « La naissance d’un enfant au sein d’un ménage monoparental, écrit Ivan Jablonka, constitue de moins en moins un handicap. L’accroissement du nombre de divorces, le développement de l’union libre et la libération sexuelle ont dissipé l’ombre de réprobation qui obscurcissait le destin des filles-mères et des enfants illégitimes. » (P. 292) À ces différentes mutations s’est ajoutée une diminution constance du nombre des abandons en France. L’assistance publique puis la DASS et l’ASE se sont donc transformées de l’intérieur en se faisant l’écho des mutations profondes que la société française a connues en matière de libération des mœurs. En épousant ces nouvelles valeurs sociales et familiales, l’Administration a en effet cessé de vouloir corriger moralement et obstinément, dans l’enfant dont elle avait la charge, les parents sans doute immatures et dans l’impossibilité d’assumer correctement leurs fonctions de soin et leur devoir d’éducation. Ce changement, ce nouveau regard sur les filles-mères et leurs enfants sont un fait heureux, mais il ne saurait faire oublier de sitôt les souffrances inutiles de tous ces « accidentés de la naissance », qui ont été trop longtemps condamnés à vivre à la campagne sans savoir où aller….

G.L

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